« Quand est-ce que la police va craquer ? » La colère monte dans les rangs des forces de l’ordre

Treize heures de service, parfois davantage, des collègues blessés, des groupes violents à contenir et le sentiment de ne plus disposer des moyens suffisants : après plusieurs semaines de mobilisation et deux week-ends de fortes tensions, les policiers dénoncent une situation devenue difficilement tenable. Jusqu’à quand pourront-ils encaisser ?

« On a vécu l’enfer. » À Toulouse, au lendemain des affrontements du 17 octobre, des policiers décrivaient des heures de violences, de poursuites et de pillages, face à des groupes mobiles qui les auraient parfois débordés. À Paris, Marseille, Bordeaux ou Lyon, les scènes de saccage et les attaques contre les forces de l’ordre ont également marqué les esprits.

Le bilan du 17 octobre donne la mesure de la séquence : près de 1 000 membres des forces de l’ordre blessés, dont sept grièvement, selon le décompte communiqué par le ministère de l’Intérieur. Des centaines de commerces ont été dégradés ou pillés, des bâtiments publics attaqués et plusieurs incendies déclenchés.

Le week-end suivant, le 24 octobre, le dispositif renforcé a permis de limiter les destructions. Mais la mobilisation est restée massive et les violences n’ont pas totalement disparu. Le ministère a d’abord recensé 53 membres des forces de l’ordre blessés, avant de porter le bilan consolidé à 267 le lundi. Un écart qui illustre aussi la difficulté à établir rapidement un décompte fiable après ces opérations.

« Les félicitations ne suffisent plus »

Dans les rangs policiers, la lassitude est désormais ouvertement exprimée. Alliance Police nationale a dénoncé, après les deux week-ends, l’intensité des violences et la « sursollicitation » des fonctionnaires. Le syndicat rapporte que certains agents ont assuré jusqu’à vingt heures de service continu le 24 octobre. Il réclame une reconnaissance concrète, et pas seulement des remerciements officiels.

Derrière les chiffres, il y a la fatigue physique, les heures supplémentaires, les repos amputés et l’exposition répétée aux projectiles et aux mortiers. Il y a aussi la crainte de se retrouver isolé face à un groupe nombreux, sans renfort immédiatement disponible. Les syndicats dénoncent des dispositifs parfois sous-dimensionnés et des consignes qu’ils jugent contradictoires.

Le malaise ne date pas de cette mobilisation. Le 14 octobre, Alliance avait annoncé porter plainte contre l’État pour « mise en danger de la vie d’autrui », estimant que les décisions de la hiérarchie exposaient les policiers à des risques insuffisamment maîtrisés. La suspension de certaines grenades assourdissantes après la mutilation d’un lycéen à Lens avait déjà alimenté cette colère.

La question n’est plus seulement celle du maintien de l’ordre, mais de la capacité à tenir dans la durée. Les policiers doivent protéger les manifestants pacifiques, empêcher les pillages et neutraliser les auteurs de violences, tout en respectant des règles strictes d’usage de la force. Ils doivent aussi rendre compte de chaque blessure grave survenue lors d’une intervention. Cette exigence est légitime ; elle ne dispense pas l’État de garantir des conditions d’engagement adaptées.

Le risque, à force de solliciter les mêmes unités, est celui de l’épuisement, de la démotivation et d’une dégradation de la capacité opérationnelle. Les policiers ne sont pas inépuisables. Et les félicitations adressées après chaque nuit de violences ne remplacent ni les effectifs, ni les équipements, ni les temps de repos.

Alors, quand est-ce que la police va craquer ? Personne ne peut dater une rupture. Mais les alertes répétées des syndicats, les longues amplitudes de service et les blessures accumulées dessinent une ligne rouge. Attendre qu’elle soit franchie pour réagir serait prendre le risque d’une crise supplémentaire : celle d’institutions incapables de protéger durablement ceux qui sont chargés de maintenir l’ordre.

L’armement et la sécurité assurés par les commerçants eux-mêmes  ces dernières semaines pour protéger leur enseignes présagent un futur assez sombre: sommes-nous en train de glisser vers une société où les citoyens devront assurer eux-même leur défense, poussés par un Etat de plus en plus défaillant sur ce point?

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